Gel tardif : « On n’a jamais vu ça… »

Un spectacle de désolation… Malgré les prévisions météo, José Pérez est resté sans voix au matin du mercredi 7 avril. Avec ses vergers recouverts de glace, cet arboriculteur installé au Temple-sur-Lot a perdu la quasi-totalité de sa récolte 2021 avant même d’avoir ramassé le moindre fruit. Une situation vécue par de nombreux autres agriculteurs lot-et-garonnais.

De notre journaliste : Dimitri Laleuf

Au matin du 7 avril, José Pérez n’a pu que constater les dégâts causé par le gel. Sa récolte est perdue en quasi totalité.


Quidam l’Hebdo : A quel point cet évènement météo est-il exceptionnel ?

José Pérez : Ce n’est pas si rare d’avoir des gelées à cette période de l’année, des -1 à -2°C… Mais jamais un froid aussi sec et aussi long avec des -5°C comme cette année. Il n’a pas simplement gelé. Ces températures ont brûlé les cultures… J’ai 40 ans, je suis installé depuis 2005 et je n’avais jamais vu ça. Même mon père aujourd’hui à la retraite après 40 années d’exploitation n’a pas souvenir d’un tel épisode. 1991 avait semble-t-il été terrible mais pas dans ces proportions. Même des secteurs comme le Canconnais, toujours épargnés jusque-là, n’ont pas résisté. Je le répète, on n’a jamais vu ça.


Quidam l’Hebdo : Quelles sont les conséquences pour votre exploitation ?

J. P. : Je ne vais pas y aller par quatre chemins, j’ai perdu au moins 80% de mon chiffre d’affaires de l’année. Certaines productions sont perdues en totalité. Je fais des prunes de table, des pruneaux, des kiwis et des pommes. Hormis pour ces dernières où on devrait pouvoir en sauver une petite partie car les fleurs sont plus tardives, tout est foutu. C’est une perte énorme, l’année va être très compliquée…


Quidam l’Hebdo : Comment savez-vous que tout est déjà perdu ?

J. P. : Il suffit de se rendre sur un verger, le constat est flagrant. Normalement, à cette période, une prune doit être d’un vert assez clair. Là, elles sont toutes noires et vont rapidement tomber. Concernant les kiwis, toutes les pousses sont grillées par le gel alors qu’elles devraient elles aussi être vertes. Sur les pommiers, on voit aussi des pépins noirs. Dès le matin de la première nuit de gelée, on voyait les dégâts. Et comme si ce n’était pas suffisant, ceux qui avaient encore quelque chose à sauver ont pris une seconde nuit derrière pour finir de les achever. On a bien tenté de limiter la casse avec de l’antigel. Certains ont même lourdement investi dans des bougies qui coûtent tout de même 3000 € à l’hectare. Mais même si ces dispositifs sont censés être efficaces, ça n’a pas suffi cette fois.


Quidam l’Hebdo : Comment allez-vous vous en sortir financièrement ?

J. P. : Pour l’instant, on travaille encore sur la trésorerie de l’an passé donc ça va. Mais en septembre-octobre, ça va sérieusement se compliquer quand il va falloir régler les crédits, les soldes de la MSA, les fournisseurs… J’ai déjà pris contact avec les banques et la MSA mais ça risque de ne pas suffire.


Quidam l’Hebdo : Vous sollicitez donc l’Etat ?

J. P. : Il y a ce que l’on appelle les calamités agricoles mais les taux sont extrêmement bas. L’aide vient couvrir 35% de la perte. En arbo, cela correspond à peine à ce que nous avons déjà engagé pour la taille et tous les frais de mise en culture. On a déjà cramé ces 35%. Qu’est-ce qu’il va alors nous rester pour vivre ? Dans le monde agricole, on n’a pas beaucoup de réserve personnelle, on travaille tous à flux tendu. Alors bien sûr, on est des gens combattifs. On va faire notre possible pour repartir de l’avant. Beaucoup songent déjà à mettre des productions légumières en route, mais cela veut dire fragiliser les collègues qui le font déjà. Ce n’est donc pas une solution idéale. La seule option viable, c’est une révision à la hausse des taux de calamités agricoles. Avec la coordination rurale, on se bat pour qu’ils soient doublés. Si on n’a pas une aide conséquente, beaucoup vont rester sur la paille. Lors du premier confinement, le ministre de l’Agriculture avait écrit à chacun d’entre nous pour nous mobiliser. Le monde avait besoin de nous pour alimenter le peuple. Maintenant, le « quoi qu’il en coûte » doit aussi s’appliquer à nous. On a beaucoup travaillé pour pas ou peu d’aides, il faut aujourd’hui nous sauver.


Quidam l’Hebdo : A ce point ?

J. P. : Rien que chez les agriculteurs concernés, cela va être une catastrophe. Sans soutien, je ne vois même pas la moitié d’entre nous être en mesure de repartir l’an prochain. Car il ne faut pas se tromper, il reste encore beaucoup de frais pour cette saison. On ne va certes pas récolter. Mais il faut continuer à travailler sur les arbres, les irriguer, faire les traitements fongicides et contre les pucerons. Si on ne fait rien, il n’y aura pas de fruits non plus en 2022. Si on n’a plus de quoi vivre, je ne sais pas comment on va faire. Et derrière nous, il y a également beaucoup de monde, les saisonniers en particulier. En temps normal, j’embauche une quinzaine de salariés pour la récolte. Il ne faut pas non plus oublier le machinisme agricole. Certains ont déjà annulé les commandes. Il va y avoir beaucoup de casse… Chez nous, quand on parle de drame, c’est que la vie des hommes est en jeu. Là, je pèse mes mots, la situation est dramatique.


Les « gelées noires » ont touché plus de 1600 exploitants

Si tout le monde a ressenti la vague de froid qui s’est abattue sur la région après une fin d’hiver et un début de printemps d’une grande douceur, peu de gens ont réellement pu mesurer l’ampleur du phénomène météo que nous venons de vivre. Les 7 et 8 avril derniers, le Lot-et-Garonne ainsi que d’autres départements ont subi des « gelées noires ». Récurrentes dans la vallée du Rhône, elles sont beaucoup plus rares dans le Sud-Ouest. « Les gelées blanches, c’est quand le givre apparaît avec le lever du soleil. Cela dure généralement peu de temps. Les gelées noires, elles, se manifestent en pleine nuit. La période de gel est du coup beaucoup plus longue. Ce qui explique que certaines protections n’ont pas fonctionné. Si l’on ajoute à cela des températures vraiment très basses et des végétaux très en avance, on obtient des dégâts très importants », révèle Rémy Muller, responsable arboriculture à la Chambre d’agriculture.

A l’exception de quelques coteaux et plateaux dits « non gélifs », tout le département a été touché, et plus particulièrement les terres au nord du Lot ainsi que l’Albret. Si les grandes cultures ont a priori été épargnées (le colza et la betterave de semence ont tout de même souffert), les cultures pérennes, à savoir l’arbo et la vigne, ont subi de lourdes pertes. « Cela concerne entre 1600 et 1700 structures », déplore Rémy Muller. Si certaines ont déjà tout perdu, d’autres risquent de subir un effet retard. « Au-delà des végétaux cramés par le froid, d’autres conséquences mettront plus de temps à se manifester. Pour se protéger de ces conditions, les arbres font descendre la sève, ce qui fera tomber les fruits. Ça, on va le découvrir dans les semaines à venir. Par exemple, la fécondation de la noisette survient en juin. Il faudra attendre cette période pour savoir réellement ce qu’il en est pour cette culture », détaille l’expert de la CA47.

Pour ce dernier, cet épisode est un signe de plus du dérèglement climatique. « Nous sommes passés d’un climat océanique à un climat méditerranéen, avec des phénomènes très marqués : grandes périodes de sécheresse, excès d’eau. S’il avait plu normalement en mars, on aurait eu des brouillards qui auraient masqué les gelées. Pour les noyers, cela s’est joué à quelques jours près. Il faisait tellement beau début avril que les arbres ont débourré juste avant de prendre le gel. S’ils n’avaient pas débourré, ils auraient été protégés. »

Pour trouver trace de gelées similaires, il faut remonter en 1991 et en 1976… « Vivre avec le temps a toujours fait partie du monde agricole. Pour les exploitants, ce n’est jamais parfait. Mais une catastrophe comme celle-là, cela fait très longtemps que ce n’est pas arrivé », indique Rémy Muller.



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